James Livingston est un historien auteur du récent ouvrage No More Work. Dans Aeon, il signe un passionnant essai titré « Fuck work » (que j’éviterai de traduire). Livingston fait, comme beaucoup, le constat que le travail aujourd’hui est en voie de disparition, notamment à cause de l’automatisation, mais nous montre de surcroît que cette disparition est à l’oeuvre depuis un certain temps et qu’elle est beaucoup plus profonde qu’on ne l’imagine. La question n’est pas seulement celle du chômage, argue-t-il : le travail ne suffit plus à permettre à tout un chacun de bénéficier du minimum vital.

Les États-Unis, affirme-t-il, sont déjà proches du plein emploi, avec moins de 6 % de chômage : pourtant les inégalités n’ont cessé de croître. Un quart des adultes possédant un travail se trouve néanmoins en dessous du seuil de pauvreté – et un enfant sur cinq. La moitié des travailleurs dans ce pays sont en mesure d’obtenir des bons alimentaires (comme le permet un programme d’assistance américain) bien qu’évidemment, la plupart ne le fassent pas. Livingston observe aussi que depuis 1959, les subventions d’ordre gouvernemental (qu’il s’agisse de paiements directs, comme le chômage, mais également sous la forme de réductions et droits divers) n’ont cessé d’augmenter pour les foyers américains, jusqu’à atteindre 20 % aujourd’hui. Si ces aides n’existaient pas, ce serait la grande majorité des Américains qui se retrouverait éligible au programme d’aide alimentaire.

Pour Livingston, rien n’empêche la mise en place d’un revenu minimum universel. Il suffirait de renverser la « révolution reaganienne » et de taxer plus largement les entreprises. « La plupart des emplois ne sont pas créés par l’investissement privé des entreprises, de sorte qu’une augmentation des impôts sur le revenu de ces dernières n’affectera pas l’emploi ».

Mais ce ne sont pas les aspects économiques qui sont au cœur de l’argumentation de Livingston. Nous sommes face à une crise morale et intellectuelle, qui nous empêche de penser de manière claire une société post-travail. Le problème c’est la croyance en la « valeur travail », le fait d’être convaincu qu’avoir un emploi « forge le caractère ».

« Lorsque nous affirmons notre foi dans le fait de travailler dur, nous aspirons à forger notre caractère. Mais nous espérons aussi que le marché du travail répartira les revenus de façon équitable et rationnelle. Mais voilà le hic, les deux choses vont ensemble. Le caractère ne peut être forgé par le travail que si nous pouvons voir qu’il existe une relation intelligible et justifiable entre l’effort passé, les compétences apprises et la récompense réelle. Quand je vois que le revenu est totalement hors de proportion avec la production de valeur réelle, sous la forme de biens durables que le reste d’entre nous peut utiliser et apprécier (et par « durable », je ne veux pas parler seulement des choses matérielles), je commence à douter que la force de caractère soit une conséquence de notre propension à travailler dur. »

En effet, précise ironiquement Livingstone, il est aujourd’hui beaucoup plus profitable d’être un gangster.

Au cours des derniers siècles, le travail a aussi servi à définir les rôles sociaux et établir une hiérarchie, continue l’historien. Selon lui, aux USA, il a servi à définir une ségrégation entre Noirs et Blancs. D’abord avec l’esclavage, puis avec l’élaboration d’un « pseudo-marché libre » en fait réservé essentiellement aux Européens. En fait, cette forme raciste d’économie aurait produit le stéréotype du « noir paresseux », alors que les populations issues de l’esclavage se voyaient en réalité exclues des emplois rémunérateurs dès le départ – et pas de leur fait !

C’est également cette idolâtrie du travail qui a contribué à la séparation des sexes du moins jusqu’à l’entrée des femmes sur le marché du travail au XXe siècle. Cela a établi l’existence d’un pôle masculin, l’homme étant celui qui ramenait l’argent à la maison, tandis que la femme travaillait tout autant, mais n’était pas payée. Les choses risquent fort de changer avec la disparition du salariat. Ce qui était considéré comme le « travail des femmes », comme les soins et l’éducation, va peut être devenir « notre industrie de base et non plus la dimension « tertiaire » d’une économie mesurable ».

A quoi donc ressemblera une société qui cesserait d’être organisée autour de la production ? C’est le problème, parce que nous sommes incapables de penser au-delà ce vieux modèle :

« C’est pourquoi une crise économique telle que la Grande Récession est aussi un problème moral, une impasse spirituelle – et une opportunité intellectuelle. Nous avons donné tant d’importance sociale, culturelle et éthique au travail que lorsque le marché de l’emploi échoue, comme il l’a fait de façon spectaculaire, nous n’avons pas la possibilité d’expliquer ce qui s’est passé ou de nous orienter vers un ensemble différent de significations tant pour le travail que pour les marchés. »

Au final, le changement profond qui s’annonce n’est pas seulement d’ordre social, mais affectera les couches les plus profondes de notre esprit :

« Ainsi, la fin imminente du travail soulève les questions les plus fondamentales sur ce que cela signifie d’être humain. Pour commencer, quels buts pourrions-nous choisir si l’emploi – la nécessité économique – ne consomme plus la plupart de nos heures de veille et de nos énergies créatrices ? Quelles possibilités évidentes et pourtant inconnues apparaîtraient alors ? Comment la nature humaine changerait-elle, alors que l’ancien privilège aristocratique du loisir deviendrait le droit fondamental de tout être humain ? »

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SOURCE @ http://www.internetactu.net/a-lire-ailleurs/apreslafindutravail/

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