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Quelles sont les raisons profondes des votes en faveur du Brexit, au Royaume-Uni, et de Donald Trump à la présidence des États-Unis ? Plusieurs acteurs ont été avancés par les analystes : repli nationaliste, rejet de l’establishment, insuffisance de la prise en compte de la question des immigrés… Il y a du vrai dans tout cela, mais, dans les deux cas, les résultats pointent vers une cause liée au niveau d’éducation. On peut ainsi postuler que ceux qui ont fait des études ont été « dépassés » par ceux qui n’ont pas eu la chance d’en faire.

Le prisme des universités et des diplômes le démontre : c’est dans les villes universitaires que le non au Brexit a été majoritaire. Par exemple, à Oxford, les citoyens ont voté pour le maintien à 71 %. Aux États-Unis, c’est dans les États où se trouve le plus grand nombre de diplômés que Hillary Clinton a eu la majorité. Comment des électeurs qui croient, pour 52 % d’entre eux, que le Japon a été l’allié des USA au cours de la Seconde Guerre mondiale peuvent-ils être sensibles à des arguments qui dépassent ceux de leurs impressions quotidiennes ? Ils n’ont pour référentiel que l’instant présent parce que la société ne s’est pas donné les moyens de les éduquer.

Abandon éducatif

En délaissant pour des raisons économiques – voire idéologiques – l’enseignement primaire et secondaire depuis des décennies, en faisant des erreurs pédagogiques énormes et en n’ouvrant plus l’enseignement universitaire aux classes moyennes – cela fait longtemps que les plus pauvres en sont majoritairement écartés –, la politique au Royaume-Uni et aux USA a fait le lit de ces résultats électoraux. Il est impossible de ne pas faire le lien entre la chute des normes intellectuelles d’une société démocratique et les attentes de ceux qui briguent le pouvoir (thème développé à la fin septembre par The Daily Beast, cité par Courrier international).

Ce débat, et ces craintes, nous intéressent aussi en France. Si nous empêchions un jour certains d’accéder à l’université, en appliquant des frais d’inscription dissuasifs, et si nous délaissions encore le secondaire et sa pédagogie, c’est ce que nous obtiendrions, au bout de quelques années. On peut espérer qu’il ne soit pas déjà trop tard, malgré ce que l’on peut lire dans le dernier rapport Pisa, qui souligne, une fois encore, que la « France décroche » en ce qui concerne les résultats des élèves et que les inégalités scolaires s’accroissent. Depuis plus 40 ans, dans notre pays, on s’inquiète du secondaire. Depuis maintenant 10 ans, cette préoccupation concerne aussi l’enseignement supérieur.

Accès restreint à l’université

Aujourd’hui en France la plupart des universités qui accueillent des milliers d’étudiants se débattent avec des « trous » de quelques millions d’euros et on leur demande de « faire des efforts », voire de « changer de politique » ce qui signifie sélectionner un peu plus ou en d’autres termes, en refuser l’accès à ceux pour qui c’est un peu plus difficile. Ou encore, autre solution, ne plus recruter d’enseignants-chercheurs c’est-à-dire diminuer les taux d’encadrements. Jusqu’à présent, dans le secondaire, l’accent est, au mieux, mis sur le respect des enseignants et d’un certain « esprit républicain ». L’objectif est de privilégier l’intégration. Dans le supérieur, là encore, au mieux, l’accent est mis sur la réussite en licence afin de ne pas laisser à la dérive des étudiants après un ou deux ans d’université. L’objectif est de ne pas laisser sombrer des jeunes et leurs familles.

Nous manquons d’ambition et de politique éducative sur le long terme. Cela peut être considéré comme un véritable gâchis sociétal. Les coûts économiques nécessaires, réels, sont très souvent évoqués, parce qu’ils sont faciles à évaluer sur le court terme. Mais on peut dénoncer cette approche parce qu’elle ne prend pas en compte les résultats à long terme, toujours plus difficiles à évaluer. À l’exception peut-être, en ce qui concerne le supérieur, du domaine de la « recherche et du développement » (mais alors pourquoi refuser le recrutement de chercheurs et l’augmentation des crédits de recherche ?).

Objectif démocratie

Élections présidentielles de 2007, France.
Rama/Wikimedia, CC BY-SA

Il faut désormais prendre en compte dans les objectifs sur le long terme de l’enseignement secondaire et supérieur la survie et la vie de nos démocraties telles qu’elles ont été en partie définies et construites dans la deuxième partie du XXe siècle. Les coûts du Brexit et de l’élection de Donald Trump, comment les évaluerons-nous dans quelques années en termes humains et démocratiques ? Si nous voulons rester à l’écart des nationalismes et autres replis sur soi, un enseignement primaire et secondaire mettant en place des bases fortes et diversifiées et un accès à la licence pour 50 % des jeunes d’une génération leur permettant de progresser dans la connaissance et la réflexion doivent être déployés. Le coût en sera minime pour la société en regard des implications. Il serait bon que les candidats à l’élection présidentielle qui s’annonce en France s’expriment sur ces points.

Eric Crubézy, Enseignant-chercheur à l’Université de Toulouse, dirige le laboratoire d’anthropobiologie et d’imagerie de synthèse., Université de Toulouse 3 Paul Sabatier

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.


SOURCE @ https://theconversation.com/pour-que-souffle-un-esprit-democratique-il-faut-un-enseignement-de-qualite-70064

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